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Article publié le 16/03/10 par MyCoop

Robert Castel : inventer de nouvelles protections sociales

Crédit photo : Alexa Brunet

[Alternatives Economiques]
On observe aujourd'hui d'importantes transformations sociales à l'origine de nouvelles formes de pauvreté. Ces transformations doivent s'accompagner de nouveaux droits qui ne peuvent se résumer à des mesures telles que le revenu de solidarité active (RSA). Entretien avec Robert Castel, sociologue, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La lettre de l'insertion par l'activité économique : La France compte aujourd'hui plus de sept millions de personnes pauvres, selon les critères européens de pauvreté. Soit 13 % de la population. Quel regard portez-vous sur une société aussi riche que la nôtre qui conserve un tel taux de pauvreté ?

Robert Castel : La coexistence de la richesse et de la pauvreté dans une même société est effectivement paradoxale, mais ce n'est pas un mystère. Cela signifie que le régime économique sous lequel nous vivons ne fonctionne pas pour le bien de tous. Il y a des gagnants, mais il y a aussi des perdants au jeu de la concurrence.

Cependant, se contenter de constater l'existence des pauvres est un peu court. La notion de pauvreté recouvre des réalités très diverses. Il y a les anciens pauvres du « quart monde » ; vers le milieu des années 1980, on a commencé à parler des « nouveaux pauvres », dont la situation est liée au développement du chômage de masse ; et depuis une dizaine d'années, on redécouvre les « travailleurs pauvres ». Ce qu'il faut analyser en fait, ce sont les dynamiques économiques et sociales qui expliquent la persistance de certaines formes de pauvreté et, surtout, l'apparition de nouvelles formes de pauvreté, telles celles qui sont produites par le chômage et par l'accroissement de la précarité des relations de travail.
 
Dans La montée des incertitudes (Seuil, 2009), vous soutenez l'idée que certains de nos concitoyens ne sont pas reconnus et traités comme des individus à part entière. Qu'entendez-vous par là ?

Depuis la fin du XIXe siècle, il s'était constitué un socle de ressources matérielles et de droits en matière de travail et de protection sociale : le droit à être soigné quand on est malade, le droit à la retraite quand on n'est plus en âge de travailler, le droit à un salaire décent, etc. C'est ce qu'on a appelé la « propriété sociale », qui est la base de l'indépendance sociale de l'individu.

Depuis une trentaine d'années, on observe d'importantes transformations sociales telles que la précarisation du marché du travail et l'affaiblissement des systèmes de protection. Certains y ont beaucoup gagné : ce sont les « individus par excès », ceux qui regorgent de ressources, de narcissisme, de pouvoir. D'autres, au contraire, y ont beaucoup perdu et n'ont plus accès à certaines dimensions de la propriété sociale. Ce sont ce que j'appelle les « individus par défaut », ceux auxquels il manque la possibilité réelle d'être des individus. Ils sont renvoyés à des formes inférieures de protections, délivrées sous condition de ressources, comme les minima sociaux, et n'ont pas accès aux supports nécessaires pour les aider à s'en sortir.

Je pense, par exemple, aux jeunes de banlieues défavorisées, qui galèrent à la recherche d'un premier emploi. Les actions de la politique de la ville sont largement insuffisantes pour les aider réellement à s'en sortir. Je pense aussi aux demandeurs d'emploi de longue durée, qui doivent souvent se contenter du revenu de solidarité active (RSA) de base (ex-revenu minimum d'insertion) pour vivre et qu'on risque de laisser tomber sous prétexte qu'ils seraient « non reclassables » sur le marché du travail. Mais également à tous ces salariés précaires à qui il n'est jamais offert un emploi stable et les droits sociaux qui vont avec. Ou aux travailleurs pauvres, que le travail ne permet plus de sortir de la pauvreté.

Le RSA, que vous évoquiez, se divise en deux dispositifs : le RSA « de base », qui remplace le revenu minimum d'insertion (RMI) et fonctionne exactement de la même manière, et le RSA « chapeau », qui vise à apporter un petit complément de revenus aux ménages de travailleurs pauvres. Quel jugement portez-vous sur ce dispositif ?

Je ne ferai pas une critique absolue du RSA. Etant donné la situation actuelle du marché du travail, il vaut mieux, sans doute, qu'il ait été créé, car il permettra à un certain nombre de gens qui en ont bien besoin de compléter leurs revenus du travail. Mais en même temps, il risque de renforcer le processus de précarisation du marché du travail. Il y aura désormais sur ce marché des individus « soldés », pour lesquels les employeurs se diront que, comme ces salariés touchent le RSA, ils peuvent bien leur proposer des contrats courts ou des emplois à temps très partiels, sans jamais chercher à améliorer la qualité de ces emplois.
Résultat, un certain nombre d'individus risquent de « s'installer », malgré eux, dans le RSA, ce qu'on reprochait à certains allocataires du RMI. Ces gens viendront grandir la masse d'individus situés en dessous du salariat, ce que j'ai appelé le « précariat ».

Le RSA marque aussi un durcissement des politiques « d'activation des dépenses », dans un contexte conjoncturel pourtant peu propice au retour à l'emploi. Selon les discours de Nicolas Sarkozy sur le sujet, les allocataires du RSA de base pourraient se voir retirer leur allocation s'ils refusaient deux fois une offre d'emploi, si médiocre soit-elle. Ainsi, la logique de « contrepartie » est largement renforcée par rapport au RMI. On exige donc de plus en plus de ceux qui ont le moins, ce qui peut sembler paradoxal. Il ne faut pas oublier le fait que les individus sont inégalement armés pour pouvoir entrer dans une telle logique de contrepartie. (...)

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Robert Castel, sociologue, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). | La lettre de l'insertion n° 015 - novembre 2009

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