Article publié le 24/06/09 par MyCoop
L'école du couvert d'argent
[Maud NOYON, Centre de Formation des Journalistes – Paris]
3ème Prix Charles Gide du Meilleur reportage en économie sociale 2009 de la Fondation Crédit Coopératif
Sans angélisme mais avec conviction, l’Usine, site événementiel haut de gamme, donne une deuxième chance aux jeunes en leur offrant un travail. Un modèle atypique d’insertion en Seine-Saint-Denis.
« Tout se passe pour le mieux, madame ? » Entre nappes repassées et assiette de foie gras file la mince silhouette d’un homme en complet noir. Discret et efficace, rien n’échappe à son œil attentif. Un service de pro. Pourtant, Nassim, 29 ans, serveur de ce restaurant chic, est en contrat d’insertion.
Insertion, un mot qui sonne souvent comme une condamnation, mais qui rime avec formation pour le jeune homme. Un parcours difficile, des lettres de motivation qui restent sans réponse : pendant des années, ce fut « la galère », se souvient Nassim en secouant la tête. Mais certains de ses 42 collègues, cuisiniers et serveurs, reviennent de beaucoup plus loin. Alcool, drogue, prison. Inemployables pour beaucoup de patrons, ils sont venus chercher un salaire et un peu de stabilité à l’Usine, un espace mi-restaurant mi-salle de réception en Seine-Saint-Denis.
Du chocolat à Cantona. L’entreprise naît en 2001 avec des objectifs simples. Elle veut former des jeunes, sans expérience, pour la restauration, en demande constante de nouveaux bras, avant de les insérer sur le marché du travail. Pour cela, l’Usine a misé sur le haut de gamme. « C’est plus motivant de cuisiner du homard que du cabillaud, comme c’est plus agréable de servir des dirigeants et des people », s’exclame Richard Normand, directeur de l’Usine.
Un choix idéal, donc, pour galvaniser des troupes qui se voient plus souvent proposer de travailler dans le BTP que de servir cravaté. Le pari, à relever dans le décrié 9-3, n’était pourtant pas gagné. « Pour une racaille, un sourire c’est déjà beaucoup », admet le directeur.
Le lieu déniché pour l’Usine a facilité les choses. Installées dans les 1 500m2 des anciens locaux des chocolats Menier à Saint-Denis, dans un décor de briques et de vieux parquets complété par du mobilier contemporain, ces salles pas banales se trouvent surtout à quelques centaines de mètres du Stade de France. Et accueillent, en plus des conférences et des cocktails d’entreprise, les soirées réservées aux VIP des rencontres sportives.
Des joueurs de rugby et de football en pagaille, Cantona en premier, des politiques : les souvenirs brillent dans les yeux de Malik, 34 ans, passé par l’Usine et aujourd’hui directeur-adjoint d’une autre structure d’insertion. « C’est tout bête, mais l’Usine m’a appris à me lever chaque matin. Avant j’arrivais systématiquement en retard, reconnaît-t-il dans un sourire. De voir tout le monde bosser, d’entendre les compliments à la fin du service, ça m’a donné envie de réussir. »
Pour Malik, pas de doute : la réussite du projet doit beaucoup au dévouement de son ancien patron, Richard Normand. Pas un patron « social » au départ mais un professionnel de la nuit version paillettes, qui a dû mettre la main à la pâte. Comme pour les autres managers, le groupe SOS , à l’origine du projet, est venu le chercher pour ses compétences. Directement dans les cuisines du Régine’s.
Passé entre parenthèses. « C’est effectivement compliqué de trouver les bons encadrants. Il faut qu’ils soient très doués dans leur domaine -cuisine, service, technique- mais qu’ils sachent aussi gérer les autres », reconnaît Matthieu Geraads, chargé du recrutement. Alors que les demandes de contrat d’insertion affluent, la recherche de nouveaux responsables freine l’appétit de l’entreprise.
Car l’Usine reste avant tout un lieu de professionnels, où chacun doit justifier sa place, où le verbe rentabiliser n’est pas tabou, même si les intérêts récoltés n’iront pas aux actionnaires et seront investis dans de nouveaux projets d’insertion. La formule fonctionne à plein régime, avec un chiffre d’affaires de trois millions d’euros et plus d’une quarantaine d’employés formés en 2008.
Il n’est pourtant pas facile de faire marcher le moulin quand les effectifs tournent aussi vite : cette année, 70 personnes environ devraient être embauchées. L’Usine n’a qu’une vocation de tremplin. « On ne pousse même pas les jeunes à finir le contrat. Il ne faut pas qu’ils s’endorment ici », martèle Richard Normand, même s’il juge la durée d’un contrat d’insertion, de 24 mois, trop courte pour certains.
Avec des changements permanents, l’alchimie se révèle parfois dure à obtenir dans les équipes. « Les serveurs, les cuisiniers viennent tous de milieux très différents, n’ont pas tous le même handicap. On essaye d’équilibrer et surtout on fait abstraction du reste », insiste le directeur de l’Usine. Nassim, le jeune serveur, confirme : « Ici, c’est le boulot. Je n’ai pas envie de connaître la vie privée des uns et des autres. »
Les parcours, les blessures sont priés rester au vestiaire. Quelques ajustements sont parfois nécessaires quand certains s’intéressent de trop près aux filles ou au beaujolais. En cas de problème, c’est aux managers, qui encadrent six à quinze jeunes, de tirer la sonnette d’alarme. Impossible, malgré tout, d’éviter les coups de sang. Le patron de l’Usine se rappelle d’une « bouteille de vin qui explose un soir au-dessus de sa tête, d’un plaquage musclé contre un mur ou de ces serveurs qui s’empoignent pour un couvert tombé par terre ».
Café de Flore. Pour compléter sa démarche, un dispositif d’aide sociale est là pour faciliter la vie d’un employé en insertion. Logement, soutien pour sortir de l’alcool et de la drogue, accès aux soins : tout pour éviter que le salarié ne retombe dans son ancienne vie. Aux ressources humaines, on reconnaît toutefois que le temps manque pour suivre à fond tous les employés. « Il faudrait qu’on puisse consacrer deux heures par semaine à chacun, admet Matthieu Geraads. Mais nous ne sommes que deux en charge de l’insertion. »
Pourtant, le système semble bien rodé. Les chiffres, en taux de sortie et en emploi durable, atteignent, dans le cas de l’Usine, 50%. Le score est honorable -avec quelques adresses prestigieuses comme le café de Flore- et permet à l’Usine de renouveler la convention annuelle avec l’Etat, qui lui assure d’indispensables aides financières et l’embauche d’autres jeunes en difficulté.
Pas la peine cependant de chercher un quelconque panneau, une mention dans le menu pour attendrir le cœur des clients ou excuser les maladresses des nouveaux. Le groupe préfère rester discret sur la dimension sociale de l’Usine, car les travailleurs en insertion font encore peur. « Les gens imaginent qu’ils vont servir avec des menottes ou des boulets, » soupire le directeur, jamais à court de formule.
Signe de l’évolution des regards, l’Usine parle de plus en plus de son supplément d’âme. D’autant qu’il permet de fidéliser les clients de l’événementiel, par définition éphémères. « Certaines entreprises reviennent organiser leurs soirées chez nous depuis nos débuts, il y a sept ans,» précise fièrement David Giffard, président du groupe Alterna Développement .
Parmi les prochains projets : une salle de réception dans le Bois de Boulogne. Un site de prestige, à deux pas du Pré Catelan, qui fera « rêver » les clients. Et les jeunes en insertion qui viendront les y servir. Mais sans « boulets ».
Maud Noyon
Liens : http://www.lusine-evenements.com/
Visuel (Cc) Llamnudds


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